Saskatchewan Quand le blé se berce des vents de l’Histoire

Posté par: admin in non classé  on Print PDF

Cap à l'ouest

Regina, 240 km. C'est ce que je peine à lire à travers les épis de blé mur qui dansent devant ce panneau vert giflé par le vent, alors que je m'apprête à reprendre ma route vers l'ouest. La capitale de la Saskatchewan est encore loin. Comment les premiers immigrants ont-ils réussi à apprivoiser ces grandes étendues sauvages sans aide extérieure et loin de tout confort urbain ? Les bords de l'autoroute Transcanadienne sont propices aux pauses déjeuners et à la méditation. Je remonte en selle et tourne la clef de contact.

L'automne retient encore un peu les morsures de l'hiver et les champs de céréales défilent en ondes dorées sous les yeux jaunes et poussiéreux de mon automobile. Cela fait quatre jours que j'ai quitté Montréal pour me rendre à Vancouver et je n'ai encore croisé personne. Enfin ce n'est pas tout à fait exact. Car pour moi, le terme croiser signifie échanger des pensées avec une âme locale et découvrir son histoire. En espérant que cela dure plus de 5mn, afin que j'aie moi aussi une histoire à partager à l'arrivée.

George, mémoire vivante de la Saskatchewan

C'est ce qui s'est finalement produit à 173 km de Regina. Dans cette petite ville bordée de bouleaux blancs, répondant donc très justement au nom de Whitewood. Le genre d'endroit où on ne s'arête pas quand on est pressé. Un havre de paix pour les poètes ou les automobilistes en détresse. Bien que féru de vers et de rimes depuis mon enfance, je me trouvais plutôt à ce moment précis dans la seconde catégorie, la Transcanadienne étant momentanément fermée à cause de l'explosion d'un camion transportant de l'essence.

C'est en empruntant la voie de service que je suis arrivé chez George Chopping, un vieux trappeur solitaire et passionné d'Histoire, propriétaire de cette noble demeure aux toits pointus, comme sortie d'une campagne française du siècle dernier. C'est entre 1885 et 1900 que cette grande maison blanche fut construite, en plusieurs étapes, par Marie Louise Limoges et Vincent d'Etchegoyen, un riche couple d'aristocrates français, immigrants de la première heure et fondateurs de la ville. C'est en tout cas comme cela que me la présenta le maître des lieux, après m'avoir fait passé l'interrogatoire habituel de celui qui fuit les représentants de commerce et autres parasites mercantiles en tous genres.

George commença à me raconter son Canada en m'expliquant comment de son temps on enseignait aux enfants l'orthographe difficile de la province. En leur faisant apprendre cette phrase amusante par cœur : Sarah and Sam Kiss At The Church Every Wednesday After Noon. Les premières de chaque mot sont des lettres du mot Saskatchewan.

Autochtones, métis et immigrants : ensemble sous le ciel des prairies

Il me dit aussi que la Saskatchewan est un trésor d'Histoire pour comprendre les origines du fameux métissage canadien. Ici, les nombreuses communautés autochtones sont en quelque sorte les gardiennes de cette mémoire collective. Ce sont elles qui ont accueillit les premiers immigrants, en majorité français et anglais, puis dans un second temps irlandais, allemands et ukrainiens, attirés par la fertilité des terres de la Saskatchewan. Cette première rencontre entre deux mondes aux valeurs diamétralement opposées fut le terreau de tensions mais aussi d'associations fructueuses. Les métis sont là pour nous le rappeler.

Son plus célèbre ambassadeur, le francophone Louis Riel, dirigea à la fin du 19e siècle plusieurs mouvements de résistance contre le gouvernement canadien dans le but de protéger les droits et la culture de son peuple. C'est en partie grâce à lui que la plus grande richesse de la Saskatchewan est aujourd'hui son métissage et le respect des traditions autochtones.

George me conseilla d'ailleurs d'emprunter le chemin de l'époque, aujourd'hui route touristique appelée Louis Riel Trail, pour me rendre au site national historique de Batoche, au nord de Saskatoon. Cet ancien campement de colons métis fut, en1885, le théâtre de la célèbre bataille qui opposa les hommes de Louis Riel aux troupes canadiennes du major-général Frederick Middleton. La défaite métis marqua la fin de la rébellion et plus tard le début d'une reconnaissance officielle des droits des peuples autochtones et métis dans tout le Canada.

Des trésors naturels du nord au sud

Dans sa jeunesse, George travaillait dans les mines de diamant du nord, aux abords de Prince Albert. C'est là qu'il est devenu sourd d'une oreille, lors de l'ouverture d'une galerie souterraine à la dynamite. Mais c'est également dans un petit village autochtone des environs qu'il a rencontré sa femme, une belle métisse, aujourd'hui disparue, qui lui a enseigné pour toujours le partage entre les peuples et le respect de la vie sauvage. C'est alors qu'il me décrivit avec nostalgie la beauté unique de la forêt boréale et sa faune sauvage, que l'on peut découvrir encore aujourd'hui dans le parc national de Prince Albert.

Mais les mines et les forêts du nord ne sont pas les seuls attraits de la région. C'est ce que m'annonça mon guide quand il sut que je comptais revenir vers le sud pour rejoindre l'Alberta. Il me proposa alors de changer complètement d'univers en foulant le sable d'un véritable désert. Situé dans le parc interprovincial de Cypress Hills, Les Great Sand Hills donnent en effet l'occasion de marcher sur des kilomètres carrés de dunes de sable, comme en plein Sahara !

Enfin, le site de Dinosaur Valley dans la région des Badlands, non loin de la frontière entre la Saskatchewan et l'Alberta, me fut présenté comme un arrêt obligatoire pour tout visiteur qui explore le Canada. Inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, ce site exceptionnel renferme les vestiges paléontologiques les plus importants qu'on ait jamais trouvés dans le monde. En effet, on y découvre les traces de 35 espèces de dinosaures remontant à quelque 75 millions d'années. On peut y admirer des paysages époustouflants, alternant canyons parés de poussière ocre, tortueuses rivières asséchées et cheminées de Fée, ces colonnes naturelles de roches sédimentaires dont les reliefs évoquent des silhouettes humaines. C'est ici que le vent de l'Histoire souffle le plus fort. L'Histoire au delà des Hommes. L'Histoire de la vie sur terre, tout simplement.

La croisée des chemins

Avant que nos chemins se séparent, George m'emmena dans les profondeurs du bois derrière sa maison, où il construit minutieusement depuis maintenant douze ans un authentique village de pionniers. Il n'utilise pour cela que des techniques et accessoires du 19e siècle, glanées au fil des saisons dans tous les vide greniers que compte la province. Le seul anachronisme qu'il s'autorise est l'électricité, qu'il installe dans les allées pour que ses futurs visiteurs puissent marcher dans son rêve, même dans l'obscurité.

Et c'est un peu cela en définitive la Saskatchewan : une province obscure et méconnue pour le touriste avide et pressé, qui cherche uniquement ce qui brille. Car l'or de la Saskatchewan est bien caché. Il ne s'offre qu'à ceux qui, comme George, ont su garder un cœur sauvage et une âme authentique. À vous de savoir quel touriste vous êtes. Bonne découverte.

Photographies et texte © David Fabrega

À propos de l'auteur :
David Fabrega est un photographe et écrivain montréalais qui  a traversé le Canada d'est en ouest en voiture. Vous pouvez découvrir ses photographies et pensées de voyage au www.davidfabrega.com

Commentaires (0)Add Comment

Ecrivez un commentaire
Réduire l'éditeur | Agrandir l'éditeur

security code
Entrez les caractères affichés


busy